Les années 80

En 2017, le salon de Montreuil m’a offert une carte blanche pour fêter mes 30 ans d’écriture (j’ai commencé jeune). J’ai écrit un texte inédit pour l’occasion, « les années 80 », inspiré par l’ambiance brestoise de mon enfance. La lecture était entrecoupé de chansons triées sur le volet: eli et jacno, Taxi Girl, Lio, Daho, Alain Chamfort, toutes ces chansons qui m’ont fait vrillé dans ma jeune adolescence… et je finissais pas un petit sardou à capella… J’ai appelé pour l’occasion 4 partenaires illustrateurs: Delphine Perret, Robin, Thomas Baas et Ronan Badel… C’était un moment incroyable… voici le texte et quelques photos…

Photos d’Eric Garault.

Cette histoire se passe dans les années 80, dans une ville. Une ville normale, avec des immeubles, des bagnoles, de la fumée noire, des gens qui courent,
une ville, quoi.
Les années 80, pour ceux qui n’ont pas connu, c’était une période horrible, mais vraiment horrible. La plus moche période de toute l’histoire de l’humanité !
Les chanteurs avaient des cheveux courts devant et longs derrière ! On appelait ça des mulets. Les footballeurs portaient la moustache !
Les filles portaient des pantalons à pinces et des vestes à épaulettes. Les garçons mettaient des boucles d’oreille. Et la musique !
Mon dieu, la musique ! Avant, c’était mieux, après c’était mieux. Les années 80, c’était comme une parenthèse de beurk.
Mais surtout les années 80, ce sont celles de mon enfance.

J’ai grandi dans un petit immeuble de 4 étages et demi tout au bout d’une ville. Après mon immeuble, il n’y avait plus rien.
Ou presque plus rien. Un vieux terrain vague pourri avec des chats pourris, et des rats, et des bêtes.
Même les herbes y étaient méchantes, des ronces, des orties, des trucs rouges à poison, des machins qui piquent, bref, l’horreur.
Pourtant, il y avait des gens qui habitaient là. Dans un vieux bunker qui datait de la guerre.
Vous savez, un truc que les allemands construisaient , avec des canons, des mitrailleuses, pour tirer sur les bateaux, les avions, et les gens dedans.
Parce que juste après le terrain vague, il y a du sable, et juste après le sable, la mer.

Ceux qui vivent là dedans sont deux. Un homme, une femme. L’homme est le plus méchant des deux. La femme aussi. L’homme est le plus moche des deux.
La femme aussi. L’homme est le plus sale des deux, la femme aussi.
Ils s’étaient installés dans ce bunker, il y a longtemps, longtemps, longtemps, peut être même avant sa construction, avant la guerre, avant la création de la ville,
avant même l’apparition de l’homme sur terre.
On disait que c’étaient des espèces de sorciers, qu’ils jetaient des sorts, qu’ils enlevaient les enfants pour vendre
leurs yeux, tu parles, même pas!
c’étaient juste deux vieux cons, méchants comme des teignes, qui faisaient peur aux gosses du quartier, même pas capables
d’enlever des enfants, ni de vendre leurs yeux, ça aurait été trop de boulot…
grosses feignasses, avinées du matin au soir et du soir au matin, cornichons qui ne s’étaient jamais baigné ni dans du vinaigre, ni dans de l’eau, pas même dans
ce sublime océan atlantique qui baignait vigoureusement à leurs pieds.
On disait, mais on dit tellement de choses, qu’ils avaient conservé dans le vieux blockaus humide,
le squelette d’un soldat allemand, mort depuis belle lurette, une mitrailette dans les pognes et une balle dans le front.
Le débarquement de Bretagne, ça n’a pas existé, mais bon, Hitler s’est dit, je vais mettre des bunkers partout au bord de la mer,
on s’en fout de la mer, c’est moche et ça pue, et comme ça, pas un anglais, pas un amerloque, pas un être humain n’abordera sur terre par la mer.

Mes parents me répétaient tout le temps, surtout ne va pas jouer vers le bunker, sur la plage aux crevés… la plage aux crevés, c’était pas une vraie plage,
c’était comme un terrain vague mais au bord de l’eau. Y avait moitié de coquillages, moitié de vieux trucs dégoutants qui trainaient et la moitié des vieux trucs dégoutants
qui trainaient, c’étaient les deux vieux dégoutants qui les avaient balancé là. La pollution, c’était pas leur problème, ils étaient la pollution.

Ah, on disait un autre truc, aussi, ça me revient que maintenant, ils avaient dressé des mouettes à attaquer les gens…j’explique : sitôt qu’un bateau s’approchait
de la rive, au son de « oh la ravissante petite crique que voilà, avec ce vieux bunker et cette vieille cabane en tôle
(Oui il y a aussi une cabane, je la décrirais tout à l’heure),
si nous accostions pour pique-niquer, c’est tellement typique! », paf, ils lâchaient leurs mouettes. Celles-ci commençaient à hurler méchamment,
puis à faire des drôles de cercles concentriques au-dessus de la tête du bateau… et si ses occupants n’avaient pas compris, Bam,
elles descendaient en piqué, visant les yeux, les bras, les oreilles…

Moi, j’ai mis dix ans avant de traverser le mur de ronces et d’aller voir ce qui s’y cachait. Et puis, un jour, un mercredi,
Anaïs m’avait invité à une boum, c’était cool,
c’était ma première boum, et du coup, sa maman avait téléphoné à ma maman, et proposé de venir me chercher en voiture,
maman avait dit oui mais moi après j’avais dit à Anaïs que
c’était bon, qu’il y avait pas besoin de venir me chercher, que j’allais venir à pied, mais ma mère elle croyait toujours que j’y allais en voiture.
Bref, j’avais une idée derrière la tête.
Ah oui, j’ai oublié de me présenter, je m’appelle Barquette, je suis une fille et j’ai dix ans pile. Et je suis née en 1972.
Barquette, c’est parce que mes parents ils ont une petite barque,
ils trouvaient ça mignon, moi je trouve ça plutot crétin, mais bon, pas plus que Kevina ou Marinette…
je suis cool, enfin, je crois, mon seul problème, enfin pour moi c’est pas un problème,je suis un peu grosse.
Mais moi, j’aime bien, comme ça, je me laisse pas embêter par les garçons. Sinon, je suis pas mal, j’ai une frange qui tombe sur les yeux,
ça fait classe, je peux faire celle qui est en colère même quand je le suis pas…j’ai des tresses, enfin quand ma mère a pas la flemme de la faire,
je suis châtain claire,
et j’ai un peu des taches de rousseur. J’ai pas trop de copines, Anaïs des fois, mais pas tout le temps, et j’ai quelques copains aussi. J’aime le foot, la limonade,
les animaux, la mer, le vélo, les mathématiques et rien faire dans ma chambre. Et j’aime bien faire des aventures, aussi. Des trucs qu’il y a pas le droit de faire.
Et traverser le mur de ronces pour aller voir ce qui s’y cache.

-Ben, t’y vas comme ça, à ta boum ?
-Ben ouais !
-Et ben dis donc, c’est n’importe quoi, t’aurais pu mettre une jolie robe, quand même…
-J’aime pas les robes !
-A quoi ça sert que je t’en achète !
-Ben je te dis toujours que je les mettrais pas, tu m’en achètes quand même !
-Pfaff…
Quand elle dit Pfaff, je sais que ça veut dire « c’est pas habillée avec ta vieille salopette verte que tu vas trouver un amoureux… »
Mais moi je m’en fiche de trouver un amoureux, je préfère trouver un trésor… en plus, les garçons, dans ma classe, ils sont bêtes.
Au foot, y a Erwan, lui ça va, il est bête aussi, mais au moins il est beau. Les autres, ils sont bêtes et ils sont moches. Bref.
Je fais semblant d’aller vers le rendez-vous qu’on a donné avec la maman d’Anaïs, et hop, dès que j’ai tourné le coin de la rue,
je prends pas tout droit vers l’arrêt de bus, je prends la rue Amiral Ronarc’h,
je m’enfile sous le porche des immeubles du numéro 6, je longe l’immeuble,
je vais au fond de la cour où y a du linge qui sèche, je passe sous le grillage et j’arrive dans le chemin de ronces. Ça pique les bras, y a des orties,
j’avance quand même, c’est un peu dégoutant, y a un vieux
bout de papier toilette, je veux même pas savoir ce qu’il fait là. Je passe devant un frigo et des boites de conserve vides. J’arrive au bout du chemin.
J’entends de moins en moins les bruits de la ville. Et de plus en plus ceux de la mer. Le vent. Les vagues. Les mouettes.
Les mouettes ! faut que je fasse gaffe à mes yeux !
J’arrive dans du sable gris, avec des algues arrivées là on se demande comment. Il y a une petite dune et après ça descend. Je grimpe la petite dune et
après je descends.
Ça y est, je vois le bunker. Et la petite cabane. Je savais pas qu’il y avait une petite cabane. A mon avis, ils ont du la faire avec tout ce qu’ils ont
trouvé n’importe où…
Si ça se trouve, c’est tous les bateaux qu’ils ont attaqué, ils ont piqué les bouts de coque, tout ça… non, c’est pas logique, c’est pas possible…
ils ont plutot piqué ça sur des chantiers à droite à gauche.
-Qu’est ce qu’elle fout là, la petite grosse ?
La vieille!
-Tu t’es pas vu? je réponds.
-Petite saleté, elle crie, et elle essaie de m’en coller une, mais moi, zou, je bondis sur le côté et fiche le camp en courant, direction le bunker.
Le temps qu’elle me rattrape, je suis déjà devant, entre la porte du blockaus et la cabane, zou, je jette un œil, on dirait une décharge,
y a des matelas crevé dehors, dedans, ça pue, y a même un rat.
Y a de la musique qui sort.

Lio : Amoureux solitaire

Zan ! je sens une main sur mon bras ! c’est le vieux!
-Lâches-moi, je crie, et j’arrive à me dégager.
–Qu’est ce tu fous là, merdeuse ! il crie.
-Toi-même, je crie, et je cours vers la plage, mais manque de bol, je me casse la gueule, moitié dans le sable, moitié dans je ne sais pas quoi,
une flaque ou un truc du genre. J’ai glissé.
Le vieux m’attrape, la vieille hurle :
-Attaches là !
Et, les cons, ils m’attachent à un vieil arbre pourri ! Ben mince, alors ! je suis prisonnière…
Ils me regardent de haut. Je fais ma maline.
-Qui tu viens ?
-Hein ?
-Qui tu viens ?
Mince alors, ils ne parlent pas comme moi…
-Fais pas ta gueuze… qui tu viens ? Qui c’est qui t’envoie ?
-Ah ! j’ai compris… euh, personne…
-C’est faux, c’est faux, hurle la vieille, c’est qui t’envoie ? c’est t’Angelo ? sur qu’Angelo ! sur!
-Michel Volane, fais ta parler ! fais ta !
Michel Volane, apparemment, c’est le vieux, il me regarde comme le boucher regarde le jambon qu’il va découper en tranches.
-Je peux zy faire parler, ma ! j’peux zy.
-On va torturer tout, réplique la vieille. Tout !
J’avoue qu’ils commencent à me faire peur, ces cons. Le vieux arrache un truc de sa barbe, et dit:
-Ja vis chercher du matos.
IL rentre dans le bunker dégueulasse, disparait, fait tomber trois trucs et ressort avec un sourire et un tournevis.
Je ne sais pas lequel des deux m’inquiète le plus.
Eh, je pense, il va quand même pas me tournevisser la gueule !
-Je vais te tournevisser la gueule, il me dit, et ça fait rigoler sa grosse dame.
-T’as pas le droit, je crie, mon père il va te tuer si tu me touches !
Tu parles, mon père, il bosse à la sécu, il pèse 35 kilos, encore moins que ma mère…
Le vieux s’arrête et fronce les sourcils.
-Et c’est qui ton père, merdeuse.
-Toi-même, je réponds. Mon père, c’est Yvan, je réponds au pif.
Je sais pas pourquoi j’ai dit ce nom là… Yvan ça fait russe, et les russes y font peur.
Le vieux devient gris-blanc, et la vieille rouge-blanc. Patacas!
-Qui t’as dit? demande le vieux.
-C’est la fille d’Yvan? elle demande au vieux.
Le vieux me regarde en tordant la bouche. Il sort avec sa langue un vieux mégot qu’il gardait en réserve.
-D’Yvan? D’Yvan le Bosniaque?
-Ouais, c’est mon père, ça te dérange, tête d’orange.
Le vieux réfléchit et pour réfléchir refait tourner 15 fois son vieux mégot dégueulasse entre ses lèvres et l’intérieur de sa bouche.
-Tu crois qu’elle embobine? demande la vieille.
-Ben, pourquoi elle aurait dit Yvan si c’était pas la fille d’Yvan? Elle a pas pu l’inviter, quand même!
Ah ah, je commence à comprendre, inviter, ça veut dire inventer… en fait, ils disent n’importe quoi, c’est marrant.
-Bon, si tu me délivres, je lui dis de pas vous tuer!
Ils sursautent!
-Nous tuer? mais il est pas mort?
-Hein? euh, si, mais je dis à mon oncle!Mon oncle, c’est comme mon père!
-Hein? A Jacky? mais il est toujours en Belgique, çu là?
-Non, il est rentré, je dis…
Pffff, j’ai hâte que cette conversation se termine, ça commence à être compliqué…
Il me libère. Je pars même pas en courant, je reste là, je les regarde comme si j’avais pas peur d’eux. En vrai, j’ai pas peur d’eux.
Je sais pas pourquoi, je me dis ils sont tellement bêtes qu’ils peuvent pas être vraiment méchants. Pourtant y a des gens méchants
qui sont vraiment bêtes, mais bon.
Le vieux vient vers moi, embêté…
-Bon, ton oncle, pour ce que tu sais, bon, tu sais, c’est pas vraiment nous qu’on voulait… c’est la Poire qu’a dit qu’a fait…
-Ouais, c’est la Poire, crie la vieille.
C’est marrant, j’arrive pas à savoir qui est le plus méchant, elle ou lui… lui, il a l’air dingue, avec toujours une moue
de quelqu’un qui veut te cracher à la gueule. Elle, c’est pas mieux, elle crache à la gueule ! Elle parle pas, elle hurle,
elle postillonne pas, elle pleut, elle pleut un jour d’orage, c’est pas une femme, c’est le crachin.
Bon, j’en ai un peu marre de leur salade… en fait, j’ai envie de visiter leur bazar…
Je me lève, et je fais trois pas sur le sable en direction de leur cabane et du blockhaus.
-Où tu vas ?
-Je vais où je veux, je dis.
-Vas pas par-là, crie la vieille, et je sens qu’elle a vraiment peur que j’aille par-là, alors je me dis, tiens, si elle a si peur,
C’est qu’il y a un truc qu’elle veut pas que je voie. Alors, je continue, et là, ils m’attrapent par le bras, chacun un !
-Ton père, c’est pas nous, ils hurlent ! on y est pour rien! dis à ton oncle Jacky que pas nous on a jamais fait ce truc!
J’ai un éclair de génie : je continue au pif, je raconte n’importe quoi comme ça m’a porté chance jusqu’à maintenant.
-Mon oncle Jacky il veut tu lui rende ce que vous savez !
Les deux vieux deviennent blanc-blanc et blanc-blanc.
-C’est pour ça que t’es là?
-Ben ouais, hein, je suis pas là pour les vacances ! je raconte.
Pendant que je parle, je me dis quand même, c’est pas possible, ils vont comprendre.
Le vieux regarde la vieille qui regarde le vieux. Ils me regardent comme si je faisais deux mètres et que j’allais les tuer à mains nues.
Ou comme si j’étais un fantôme. Et moi, je sais pas pourquoi, à ce moment-là, je me dis « merde, si ça se trouve, à la boum, y a le père de Yannick Boulmard
qui sera là. » Qu’est-ce qu’il est beau ! Un jour, j’ai été chez Yannick Boulmard, on a fait nos devoirs et comme il faisait nuit,
il m’a raccompagné chez moi et comme
y avait des travaux sur la rue Commandant Mouchotte, on a fait le grand détour parce que du coup, le grand pont était fermé,
et quand le pont est fermé faut faire tout le tour pour passer par le petit, et bref, c’était trop bien.
Il avait mis la radio, on a chanté comme des fous, au début j’osais pas mais après j’ai osé et il a dû me prendre pour une folle.

Taxi girl : cherchez le garçon

Le vieux dit « bon, je vais chercher mais toi tu pas ta gueule » il dit.
-Hein ?
-Toi, tu pas ta gueule ou je te ferme ta gueule !
Punaise, je comprends rien.
-Bon, ok, je dis, et je me mets à gueuler comme un putois !
Et là, la vieille me colle une tarte comme jamais personne m’a donné de tarte, comme mon père m’a jamais donné (de toute façon,
mon père il bosse à la sécurité sociale il donne jamais de tartes et ma mère elle en donne pas non plus elle dit que c’est pas bien de frapper les enfants).
En attendant, je me prends une grosse claque et je suis tellement surprise que je sais pas quoi dire. Ah si, quand même :
-mais ça va pas, ta tête, c’est lui qui m’a dit de gueuler :
-Nan, dit la vieille, il a dit pas ta gueule, pas ta gueule c’est pas ta gueule !
-Ah ouais, mais vous parlez bizarre, aussi…
et je marmonne:
-M’en fous, je vais dire à Marco de vous pêter la gueule.
-On connait pas de Marco ! T’invente du nom on connait pas Marco !
Ah mince, ça peut pas marcher à tous les coups !
Le vieux rentre dans le bunker. Ce coup-ci, j’attends, à coté de la vieille qui me regarde avec un sale air…
de toutes façons, elle a que ça comme air, un sale air…
Vieille bique, je l’aime pas!
Le vieux mets du temps à ressortir, j’ai le temps de regarder le paysage… c’est marrant, d’habitude, une plage c’est beau et là c’est moche.
Ca sent le pipi, y a des trucs dégueu par terre, même les mouettes sont moches.
La vieille se gratte les fesses et j’aimerais pas être sa main…
Je sais pas ce que va chercher le vieux. La vieille regarde ne l’air.
Elle a dû voir un oiseau qu’elle aime pas. Cette vieille-là, c’est du genre à être fâchée avec un oiseau. Gagné.
Elle fait des grands gestes pour faire partir un vieux goëlands, un goéland chef des goëlands, un goéland vieux pirate du bord de mer…
J’en profite. Ca m’intrigue, cette histoire de bunker, je sais pas pourquoi, j’ai l’impression qu’ls me cachent un truc,
qu’ils ont tellement peur que j’y rentre que ça parait louche.
Je suis conne quand mêle, si ça se trouve, c’est les slows. C’est bien les slows. Y a Erwan qui essaie d’embrasser les filles avec la langue.
Il est vraiment dégueulasse.
En plus, il a des taches de rousseur. Moi, j’ai pas trop envie que le premier garçon que j’embrasse, il ait des taches de rousseur. Je sais pas trop pourquoi.
Ah si, peut être parce que mon cousin Patrick il en a plein et sur lui, c’est moche. Moi, j’en ai et sur moi c’est joli.
J’en ai sur les joues et sur le nez et sur je peux pas dire où désolée.
Moi, j’aurais bien invité Jean-Michel Billoud, pas parce que je suis amoureuse de lui, mais parce qu’il est super sympa
et qu’avec lui je sais qu’il va pas avoir honte genre han l’autre il danse avec la grosse.
De toute façon, celui qui dit ça, je lui dit d’abord d’arrêter de dire et si il arrête pas, je lui tape le nez.
De toutes façons, je suis pas si grosse. Un peu mais pas si.

Etienne daho : Duel au soleil.

La vieille approche ses dents de ma tête. Enfin, ses dents, celles qui restent, ça fait pas lourd…
-Tu vas dire au Jacky qu’on l’a plus, son truc… de toute façon, qu’est-ce qu’i va nous faire, hein, qu’est ce qui va nous faire ?
Elle commence à me souler…
-Ben, j’en sais rien, moi, je réponds, débrouillez-vous avec lui…
Ils réfléchissent. Y a un bruit dans le bunker. Le vieux part en courant pour fermer la porte.
C’est un peu bizarre comme truc, peut-être qu’ils ont un chien ou un truc du genre. Je me dis, tiens c’est marrant, en fait, si ça se trouve,
je suis en train de faire un
Mystère comme dans le club des 5, si ça se trouve, je vais tomber sur un trésor ou une histoire de fantôme ou un truc du genre, je sais pas… le seul problème,
C’est que j’ai pas de bande… la dernière fois que j’ai voulu faire une bande, c’était avec Olivier Sabran, et il voulait pas que le chef ça soit moi,
il m’a dit genre je veux pas avoir une fille comme chef, il est bien con parce du coup, il a ni de bande ni de chef.
Moi, je suis sûre que je ferais un bon chef pour une enquête, parce qu’en fait, j’ai pas peur.
Je nous appellerais les « intrépides ». Ou les intrépideuses comme je serais une bande de filles.
Bon, je veux bien qu’il y ait un gars mais faut pas qui soit con.
Oh punaise, le vieux ressort du bunker avec un fusil, il le tend vers moi et crie un truc que je comprend pas, la vieille recule loin de moi genre
elle veut aps se prendre une balle, je mets les mains devant ma tête, genre ça sert à rien mais bon, et là, y a un autre vieux type qui sort,
genre grand et gros avec des cheveux blonds très longs, torse nu et els yeux bleus, qui donne un grand coup de pelle à travers la tronche au vieux.
Ouk ! C’est le bruit qui fait, l’autre, genre il est surpris qu’il a même aps mal. I
l tombe comme un gars trop fatigué pour faire son lit avant de dormir, genre il s’écroule sur le matelas tout de suite,
sauf que là, y a pas de matelas, y a que du sable, il tombe la tête la première et la bouche ouverte pour bien que du sable il rentre dedans.

La vieille elle court en hurlant mais elle tombe parce qu’à part ouvrir une bière, à mon avis, elle fait pas de sport… le type torse nu court vers elle
en trois enjambées, la rattrape, la relève et quand elle est debout, Bam, un grand coup de pelle aussi, mais moins fort que pour le vieux…
c’est marrant, je sais pas pourquoi il l’a relevée avant de lui taper la gueule, peut être que ça se fait pas de frapper une dame à terre.
Maintenant, les deux atroces dorment tranquille pépère, et moi, je me retrouve avec un nouveau problème sur les bras…

Il vient vers moi avec sa pelle, je mets encore les mains devant ma tête, mais il me tape pas, je savais de toute façon qu’il allait pas me taper,
je sais pas pourquoi il a l’air gentil, et il pose sa main dans mes cheveux, et là, il me dit un truc un peu con et un peu dingue à la fois :
-Quand che guerre finie moi aussi redrouver ma fille cholie gomme toi ! ach la guerre Gross malheur !
Y avait une nouvelle chanson qui sortait de la cabane et je sais pas pourquoi j’ai tout de suite trouvé que ça lui allait bien, cette chanson,
et j‘ai tout de suite trouvé aussi qu’elle était géniale, cette chanson…

Alain Chamfort : Manureva.

Dans les films ou dans les livres, y a toujours un moment où on a pas trop pigé ce qui se passe, alors les deux héros
s’asseyent, et causent, comme ça on comprend tout ce qui se passe…
Et ben ce moment là, dans mon histoire, c’est maintenant… Le type avec un drôle d’accent s’assied
sur une caisse et me fais signe de m’asseoir à coté de lui.
Je sais pas pourquoi mais il me fait pas peur. Je m’assied dans le sable et je joue à glisser du sable entre mes doigts.
Il montre du menton les deux vieux affalés sur la plage:
-Kaput !
-Ah ouais, bien bien kaputt, je réponds en rigolant.
-Eux pas morts, hein! juste kaputt.
-Tu les connais ? je demande.
-Jah jah! Eux cacher moi quand russes attaquer allemands!
-Hein?
-Eux cacher moi quand russes attaquer allemands…
-Quand russes attaquer allemands quand ?
-Quand ? Du ne gonnais bas don hisdoire de don pays bedite?
-si si, mais ça j’ai pas appris à l’école…
à moins que ma maitresse m’ait raconté n’importe quoi.
Je tente un truc:
-Mais ça fait longtemps que t’es là?
Il soupire et fait que oui, vraiment longtemps, mais vraiment très longtemps…
-Ach… la guerre gross malheur…
-Mais y a pus le guerre, je dis en rigolant. Finito la guerra, terminado!
-Ah ah, Du vaire marcher moi!
-Ben non, même qu’on dit la guerre 39-45, alors, ça veut dire qu’elle s’est arrêtée en 1945! je suis en Cm2, hein!
Il éclate de rire!
-Ach ach ach! mais za che zais! z’est la guerre allemagne france! mais après, les russes,
ils ont attaqué le france avec les chinois ils ont lancé bombe atomique zur Berlin
et ont tué dous les allemands partout dans le monde!
-Ah merde, j’ai du rater le cours. C’est peut être le jour où j’ai raté parce que mon père
on devait rentrer d’Ardèche et on est tombés en panne de joint de culasse et résultat on est arrivés
le lundi matin au lieu du dimanche soir et j’ai raté toute une journée. Si ça se trouve, c’est ça.
En même temps, ça me dit vraiment rien cette histoire de bombe atomique sur Berlin et de russes qui tuent tout le monde.
J’aurais été au courant, quand même. Déjà, juste quand Georges brassens il a cassé sa pipe,
ils en ont parlé pendant des jours, alors tous les allemands, j’imagine que j’en aurais entendu parler, quand même.
C’est la télé qui a dit qu’il a cassé sa pipe, c’est pas moi, c’est une expression marrante, je crois, comme il fumais la pipe, enfin,je crois…
bref, j’ai l’impression que mon nouveau copain, il a un petit problème…
-Mais qui c’est qui t’as raconté ça? je demande.
Il me montre du menton les deux vieux la bouche dans le sable.
-Et ben, m’est avis qu’ils se sont bien foutu de ta gueule!
L’allemand n’en revient pas ses oreilles…il répète en boucle:
-Ah ben za alors!
On aurait pu rester là des heures à l’écouter dire « ah ben za alors », mais le vieux a bougé et la vieille a fait ‘hiiiin »…
-Bon ben j’y vais, moi! j’ai dit.
-Addends, il a crié… che viens avec doi…
-Ah?
j’ai réfléchi 1 seconde et j’ai dit.
-D’accord, mais je te préviens, je vais à une boum.
-A une poum?
-A une boum.
-Che fiens à poum afec doi… mais tu es zure? bas guerre?
-Mais non, je te dis, c’est eux qui se sont foutu de ta gueule.
Il fait genre je reprends la pelle pour les finir, mais je dis:
-Allez, viens, on y va!

On a repris le chemin qui pue.
Y avait toujours les ronces, les orties et le papier toilette que je voulais pas savoir ce qu’l faisait là…
on a marché un peu longtemps et quand
on est arrivés sur la route, j’ai cligné des yeux comme si j’étais aveuglée par le soleil alors que c’est la nuit.
Je marchais avec ce gros vieux type… oh la tête qu’ils faire à la boum!
-Pet pet! une voiture klaxonne:
-Barquette, qu’est ce que tu fais toute seule? tu vas pas à la boum?
Oh la vache, le père à Yannick boulard!
-Euh sisi, mais y a mon correspondant allemand qui est arrivé, je lui fais visiter Brest!
-Ah!
Il a l’air un peu surpris que mon correspondant allemand il a 60 ans et même moi je suis surpris qu’il a 60 ans.
-Bon, je vous pose, ça sera plus sur.
-D’accord, je dis.
Helmut se met à l’arrière et il prend toute la place.
Moi je monte à l’avant.
Le père à Yannick Boulard regarde Helmut d’un drôle d’air.
Il nous pose devant la maison de la boum.
Quand on rentre, y a ma chanson.
Je vais danser, direct!

Bangles
Walk like an egyptian.

-Comment tu danses trop bien!
Ah, c’est machin, le copain de Pierrick, comment il s’appelle, déjà?
-Ah ouais, tu trouves, je réponds.
-Ah ouais, tu danses trop bien!
-Ouais, mais c’est parce que c’est ma chanson, je réponds, c’est pour ça… t’es le copain à Pierrick?
-Oui, je suis à Jean Macé.
-Ah moi je suis à Jean Jaurés.
-Ah on est tous les deux à un Jean mais pas le même, il me dit.
Il a de l’humour, c’est important, ça de l’humour, pour un garçon. Ya un slow. Il me regarde bizarre.
-Euh, tu danses.
-Euh oui oui, je réponds.
Il me donne la main et on va au milieu des autres, y a presque personne qui danse, ils sont tous en train de manger des trucs.
Il mets sa main sur ma taille. Y a jamais un garçon qui a mis sa main sur ma taille. Si, mon père, mais mon père il travaille à la sécurité sociale.
Je sais pas quoi faire, alors je bouge mes pieds, et je me rapproche un peu de lui.
Il pose sa deuxième main sur ma taille, alors moi je mets les miennes sur mes épaules.
Je suis tout prêt de lui. Il a des tâches de rousseur.
Et je sais pas comment on s’embrasse et je coule un peu. Je sais mêmepas comment il s’appelle.
Je sais juste que c’est la première fois qu’un garçon et moi on s’embrasse.
On continue à danser mais tout serré ce coup ci, je sais même pas ce que c’est comme chanson.
Je vois Helmut qui dépasse tout le monde d’une tête en regardant partout comme si il sortait d’une grotte.
Il sort d’une grotte.
Je ferme. J’ouvre les yeux.
Y a ma mère qui fait des yeux noirs et des grands gestes. Au loin, y a mon père avec le père de Yannick Boulard et deux policiers autour d’Helmut.
Ma mère me prend par le bras en gueulant. Je passe devant mon père qui explique aux policiers qu’il travaille à la sécurité sociale, alors…

Je laisse Helmut expliquer aux policiers comment il est arrivé là, en 1940, dans un side car, et je laisse le garçon super mignon que je connais pas son nom.
Je lui demanderais demain, si je le vois.
Ma mère ne dit pas un mot dans la voiture. Elle est super en colère.
On rentre dans la maison. Elle dit toujours rien.
La télé est allumée. Y a ça:

Michel Sardou… Femme des années 80.

Voilà mon histoire qui s’est passé dans les années 80. J’espère qu’elle vous a plu. Elle est vraie.